La situation familiale : un facteur déterminant pour le recours aux soins de santé mentale
Une étude récente réalisée par les Mutualités Libres (Partenamut en Wallonie et à Bruxelles) montre que la situation familiale joue un rôle clé dans le recours aux soins de santé mentale. Les personnes sans partenaire ou sans enfants consultent plus fréquemment un psychiatre et consomment davantage d’antidépresseurs ou d’antipsychotiques. Si la solitude est un ressenti subjectif, les données confirment néanmoins un lien clair entre le manque d’interactions sociales de qualité et le développement de troubles de la santé mentale.
22 avril 2026

Forte augmentation globale du recours aux soins de santé mentale
L’étude des Mutualités Libres s’appuie sur les données de plus de 300.000 membres entre 2017 et 2024. Premier constat marquant : une augmentation nette et continue du recours aux soins de santé mentale pour l’ensemble de la population étudiée.
- L'utilisation chronique d'antidépresseurs a progressé de plus de 60 %.
- L’utilisation d’antipsychotiques a presque doublé (+93 %), malgré un groupe concerné plus restreint.
- Le nombre de personnes consultant un psychiatre a augmenté de près de 30 % entre 2017 et 2023.
Cette évolution pourrait refléter une pression croissante sur la santé mentale, mais elle peut également être liée à une évolution des pratiques de prescription et une évolution des mentalités face à la demande d’aide.
Impact de la situation familiale et du genre
Des recherches antérieures menées par BELHEALTH avaient déjà établi un lien entre la solitude et une moins bonne santé mentale, associée notamment à des symptômes dépressifs, des troubles anxieux et une satisfaction plus faible dans la vie en général. Les résultats de cette nouvelle étude confirment cette association entre solitude et vulnérabilité psychique accrue :
- Les personnes sans partenaire présentent davantage de risques de recours chronique aux antidépresseurs (+38 %) et aux antipsychotiques (+57 %). Celles vivant seules sont 77 % plus susceptibles de consulter un psychiatre que celles vivant avec un partenaire.
- Les personnes sans enfants ont une probabilité plus élevée d’utiliser de façon chronique des antidépresseurs (+24 %), des antipsychotiques (+73 %) et de consulter un psychiatre (+12 %) que les personnes avec enfants.
L’étude met aussi en évidence des différences marquées entre hommes et femmes dans le recours aux soins de santé mentale :
- Les femmes ont presque deux fois plus de risques que les hommes de consommer des antidépresseurs. Elles consultent également un psychiatre 49 % plus souvent.
Enfin, la combinaison du genre et de la situation familiale accentue ces écarts : l’utilisation d’antidépresseurs et les consultations psychiatriques sont les plus fréquentes chez les femmes seules sans enfants, tandis que la consommation d’antipsychotiques est la plus élevée chez les hommes seuls sans enfants (+213 % par rapport aux hommes vivant avec un partenaire et des enfants).
"Il ne s’agit pas d’inciter à chercher un partenaire ou à avoir des enfants. La réalité est bien plus complexe : le contexte familial et la santé mentale s'influencent mutuellement. Cette étude montre surtout que pour améliorer le bien-être mental, il faut aussi intégrer une quantité suffisante d'interactions sociales de qualité", souligne Thomas Otte, Expert auprès des Mutualités Libres.
Aucune conclusion de causalité ne peut être tirée de cette analyse. Les résultats suggèrent plutôt une interaction réciproque entre les deux facteurs, l'isolement social est associé à une prévalence plus élevée de symptômes dépressifs et anxieux, ainsi qu'à un recours accru aux psychotropes et aux soins de santé mentale.
Des études montrent aussi que le regard négatif porté sur les troubles psychiques peut accentuer le sentiment de solitude. Les personnes concernées peuvent alors hésiter à en parler ou à demander de l’aide, ce qui renforce leur isolement. Un cercle vicieux difficile à casser peut ainsi s’installer, en particulier chez celles et ceux qui disposent de peu de soutien social.
"J’ai 52 ans, séparée depuis 7 ans et sans enfants, et après le décès de ma mère j’ai traversé une période difficile. Mais d'autres piliers m'ont permis de garder mon équilibre et d'élargir mon cercle social : la course à pied, ma famille, mes amis », confie Jeanne Dupont (nom d’emprunt). « La santé mentale passe aussi par le fait d'avoir les moyens physiques, sociaux et financiers de rester connecté aux autres. Le coût peut devenir un frein à la vie sociale. Donner de son temps en milieu associatif crée du lien et fait relativiser ses propres problèmes."
Vers une politique attentive à la réalité sociale
Dans ce contexte, les Mutualités Libres plaident pour une politique de santé mentale qui :
- Accorde davantage d’attention au groupe cible des personnes seules (avec ou sans enfants) dans le cadre du futur plan interfédéral soins de santé mentale (prévu pour 2026). Le plan ne doit pas se limiter aux soins, mais aussi mettre l'accent sur la promotion de la santé et la prévention des problèmes de santé mentale.
- Brise la stigmatisation liée à la vulnérabilité psychique afin de renforcer la participation sociale, notamment via l’implication de patients-experts, via des campagnes de sensibilisation et d'information, ainsi que via des pratiques inclusives dans les organisations et services publics.
- Fasse de la lutte contre la solitude une priorité politique, en investissant dans des lieux de rencontre de proximité et en soutenant le bénévolat et les initiatives locales. Les organisations qui œuvrent au renforcement de la cohésion sociale et de la participation méritent un soutien structurel. Elles doivent conserver une voix dans le débat politique, afin que les besoins des groupes, qui, autrement, seraient difficiles à entendre, reçoivent l'attention qu'ils méritent.
- Investisse dans la formation et la recherche sur des interventions fondées scientifiquement contre la solitude, en formant les prestataires de soins de santé à la reconnaissance et à la prise en charge de la solitude, et en soutenant financièrement la recherche scientifique sur la solitude, associée à des évaluations en économie de la santé.
- Renforce les mesures favorisant le contact social, notamment via le développement ou l’extension de programmes encourageant (en particulier les personnes seules) à participer à des activités sportives, artistiques, sociales et de loisirs.
À propos de l'étude
L’étude porte sur les données de 312.543 membres des Mutualités Libres restés affiliés sans interruption entre 2017 et 2024. Elle examine le recours aux antidépresseurs, antipsychotiques et consultations psychiatriques selon le contexte familial.